Interview de Mathieu Potte-Bonneville et Cathy Bouvard, pour la Cinémathèque Idéale des Banlieues du Monde
Ce projet porté en partenariat avec les ateliers Médicis de Clichy-Montfermeil et le Centre Pompidou, vise à archiver et à raconter les histoires de banlieues à travers des films et des œuvres créées par ceux qui les habitent.
Fonds de dotation Francis Kurkdjian :
Est-ce que vous pouvez nous expliquer l'objectif principal de la Bourse pour de nouvelles écritures de cinéma lancée par cette forme qu'on a appelée le CIBM, la Cinémathèque Idéale des Banlieues du Monde ?
Mathieu Potte-Bonneville :
"Oui, alors du coup, cette bourse pour nous elle est extrêmement importante parce que dans la Cinémathèque Idéale des Banlieues du Monde, il y a à la fois une plateforme qui permet de voir et de découvrir des œuvres qui sont proposées par des artistes, des chercheurs, etc., pour changer le regard sur les banlieues. Mais il y a aussi un volet d'accompagnement des jeunes artistes, des jeunes cinéastes issus des quartiers populaires pour qu'ils puissent rendre visible leurs regards, leurs voix et leurs écritures. Ces écritures sont singulières et il faut les aider à les construire, les rendre visibles et à élaborer cette écriture, ce qui prend du temps et du soin."
Cathy Bouvard :
"Oui, je rajouterais que, mais ce sera dire en d'autres mots ce que dit Mathieu, le projet de la Cinémathèque idéale des banlieues du monde, c'est un projet de passage de témoin et de passage de mémoire, c'est-à-dire qu'il a un volet patrimonial. Il s'agit de faire voir des œuvres du passé, mais il s'agit aussi d'en permettre la transmission et la réappropriation par les jeunes générations. Le passé et le futur marchent main dans la main dans ce projet, et l'accompagnement de la jeune création est vraiment l'autre versant de ce travail d'archives."
Mathieu Potte-Bonneville :
"La bourse nouvelles écritures permet de soutenir cette dimension de nouveauté et de renouvellement. Ces jeunes cinéastes regardent non seulement le cinéma narratif mais aussi les arts visuels, le cinéma expérimental, et les réseaux sociaux. Toutes ces différentes formes d'images fabriquent le langage du présent. Accompagner ces nouvelles écritures, c'est permettre à des artistes de croiser toutes ces formes d'images et d'en tirer des narrations nouvelles."
Cathy Bouvard :
"Et il y a aussi cette déhiérarchisation des images. Tout le monde pratique l'image, et cette jeune génération a une relation décomplexée à faire des images et à fabriquer des récits. C'est aussi ça que l'on veut rendre visible et aider à construire."
Fonds de dotation Francis Kurkdjian :
En quoi ce projet contribue-t-il à diversifier les récits et les perspectives dans le cinéma français ?
Mathieu Potte-Bonneville :
"Le cinéma des périphéries nourrit le cinéma français depuis longtemps, mais on ne s'en rend pas toujours compte. Le cinéma français s'est bâti grâce à une circulation entre les centres et les périphéries. C'est Jean-Luc Godard qui disait que c'est la marge qui fait tenir la page. Les territoires périphériques sont comme les marges d'un livre : si vous les enlevez, les feuilles se défont. Donc, ce n'est pas nouveau que le cinéma des banlieues soit au cœur du cinéma français. Il est très important que la relève intervienne pour éviter que le cinéma se sclérose. C'est aussi pour lutter contre les stéréotypes."
Cathy Bouvard :
"Faire émerger les récits des habitants des périphéries, c'est extrêmement important. Très souvent, la banlieue a été filmée par des cinéastes du centre. Aujourd'hui, il est essentiel de laisser ceux qui habitent ces territoires prendre la parole et raconter leurs histoires."
Fonds de dotation Francis Kurkdjian :
Est-ce que vous avez le sentiment que ces définitions de centre et de marge sont mouvantes et doivent être redéfinies ?
Cathy Bouvard :
"Oui, par provocation, je dirais que Paris est sans bord et que du coup, la périphérie n'existe pas. L'autre est toujours perçu comme périphérique, et c'est cette notion qu'il faut retravailler. Il s'agit de se décentrer et d'inventer d'autres centralités. Cela permettrait de changer les dynamiques."
Mathieu Potte-Bonneville :
"La périphérie n'est pas seulement géographique, mais aussi sociale. C'est un sentiment d'être mis à la marge. Et il est essentiel de changer cette perception."
Fonds de dotation Francis Kurkdjian :
Quels critères sont utilisés pour sélectionner les jeunes artistes et cinéastes bénéficiaires de cette bourse ?
Cathy Bouvard :
"Les critères incluent un repérage minutieux, mais aussi l'idée de faire un groupe avec une provenance diverse. Par exemple, on a un jeune cinéaste autodidacte épaulé par Mohamed Bourissa, et aussi Josépha Enjam, une plasticienne qui n'a pas encore fait de films, mais qui vient des quartiers populaires et commence à se faire reconnaître."
Mathieu Potte-Bonneville :
"Le soutien à la création est aussi un travail collectif. La création ne doit pas être vue comme une affaire individuelle, mais comme une conversation entre des imaginaires. Et c'est ce travail collectif que nous mettons en avant."
Fonds de dotation Francis Kurkdjian :
En quoi le soutien du Fonds de dotation Francis Kurkdjian a-t-il été essentiel pour la réalisation de ce projet ?
Mathieu Potte-Bonneville :
"Ce soutien a été crucial pour compléter notre dispositif d'accompagnement. Il manquait une pièce pour accompagner les artistes dans le passage à la réalisation. Ce soutien permet de renforcer l'accompagnement et d'aider à concrétiser les projets."
Cathy Bouvard :
"Le soutien du Fonds a permis d'ajouter une dimension essentielle, celle de la réalisation et de la visibilité des projets. Le travail d'accompagnement dans un temps plus long est clé pour faire émerger des créations."
Fonds de dotation Francis Kurkdjian :
Pourquoi le Centre Pompidou s'est-il intéressé à ce projet de Cinémathèque idéale des banlieues ?
Mathieu Potte-Bonneville :
"Le Centre Pompidou, depuis sa création, est un lieu de cinéma. C'est un centre qui se décentre également. Le cinéma des banlieues est un élément essentiel du cinéma français, et le Centre Pompidou, en tant qu'institution, doit également participer à faire émerger cette culture."